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Septembre 2013

Santé : l’état d’urgence est déclaré en Europe

Anne-Marie Thomazeau
maréée blanche
© P. REALPE/ARCHIVOLATINO-REA

Médecins, sociologues et membres d’Ong sont unanimes : les plans de rigueur économique imposés par la « troïka », en rognant sur les budgets alloués à la santé et au social, ont des répercussions désastreuses sur la santé physique et mentale des populations des pays européens les plus touchés par la crise.

Le constat est alarmant. Dans un rapport intitulé «Crise financière, austérité et santé en Europe», publié le 27 mars dernier, la revue médicale britannique The Lancet démontre que la santé des Européens se dégrade, en particulier dans les pays frappés par les politiques d’austérité imposées par la «troïka» (Commission européenne, Banque centrale européenne [Bce] et Fonds monétaire international [Fmi]). Ses deux auteurs, David Stuckler et Sanjay Basu, récidivent le 20mai, avec la publication d’un ouvrage paru au Royaume-Uni, The Body Economic. Why Austerity Kills («Le corps économique. Pourquoi l’austérité tue»). Les deux chercheurs accusent les politiques d’austérité d’être responsables de la mort de milliers de personnes. On ne peut pourtant pas taxer les deux hommes de «gauchisme». Le premier est professeur à la très respectable université d’Oxford, au Royaume-Uni, le second est épidémiologiste à l’université Stanford, aux Etats-Unis.
Dans leur ouvrage, les deux hommes mettent en évidence les liens entre politiques d’austérité et explosion des suicides, dont ils ont recensé plus de 10000 cas depuis 2008, en Europe et aux Etats-Unis, directement imputables à la crise. Ils décrivent aussi la montée en flèche du sida, des dépressions, le retour des «maladies de la pauvreté», comme la tuberculose, un accès aux soins devenu extrêmement difficile, voire impossible, pour des millions d’Européens, et l’abandon, aux conséquences dramatiques, des politiques de prévention… Pour les deux auteurs, la crise est certes à l’origine d’une situation sanitaire et sociale catastrophique, mais si l’Europe s’enfonce dans la précarité, c’est plus en raison des politiques d’austérité appliquées pour tenter d’y remédier.
«Nos dirigeants politiques doivent prendre en compte les conséquences graves sur la santé de leurs choix économiques», écrit David Stuckler, qui ajoute : «Le lien entre coupes budgétaires et dégradation de la santé peut paraître évident, mais il nous semblait important de le souligner, tant les discussions actuelles autour des déficits semblent s’intéresser essentiellement à la bonne santé des marchés et ignorent l’impact sanitaire et humain des politiques de la rigueur… La récession peut fragiliser la situation des personnes, mais ce sont les politiques menées pour y faire face – comme les coupes budgétaires dans le secteur social de la santé – qui sont les déclencheurs.»
De son côté, dès 2009, le Dr Margaret Chan, directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé (Oms), alertait : «Dans chaque pays, l’augmentation du chômage, la faillite des systèmes de protection sociale et la diminution des dépenses de santé risquent d’entraîner une dégradation de la situation sanitaire. La maladie mentale, l’angoisse et une éventuelle augmentation brutale de la consommation de tabac, d’alcool et d’autres sub-stances nocives sont préoccupantes.»
En Grèce, au Portugal, mais aussi, dans une moindre mesure, dans tous les autres pays européens qui tentent de réduire leur endettement en sabrant dans les budgets sociaux, ce sont les plus modestes qui en payent le prix.
David Stuckler et Sanjay Basu en appellent à un nouveau New Deal1, à l’image de ce qui se fait en Islande et en Suède, deux pays qui ont fait le choix d’investir dans la protection sociale, selon la théorie de Keynes, qui veut qu’un euro dépensé, c’est trois euros de plus pour l’économie. Le Bureau international du travail le confirme : «Lorsqu’il existe un bon système de protection sociale, l’incidence des crises sur la santé mentale peut être considérablement diminuée.» Il cite une étude, menée dans 40 pays touchés par la crise, qui montre qu’un investissement de 10dollars par personne dans des programmes favorisant le marché du travail permet de réduire considérablement le nombre de suicides.
Quant à la France, les études prouvent que notre «bon système de protection sociale» a, plus qu’ailleurs, joué les airbags de la crise, mais pour combien de temps? Les exemples grec, portugais et espagnol devraient en tout cas donner à réfléchir à ceux qui seraient tentés de rogner dans les dépenses de santé ou sociales pour répondre aux exigences de Bruxelles.

 

Quel impact sur l’Espérance de vie ?

Selon l’Organisation mondiale de la santé (Oms), l’espérance de vie de la population européenne a augmenté de cinq ans depuis 1980. Pour autant, dans un rapport de mars2013, l’Oms met en garde : «Un scénario possible et qui menace les progrès constants faits en matière d’espérance de vie en Europe consisterait à ce que des crises économiques ou sociales soient couplées à des réductions des dépenses de santé. »

Un quart des Européens sont menacés de pauvreté

Les derniers chiffres d’Eurostat (décembre2012) sont sans appel. Un quart des Européens sont menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale. Le nombre de chômeurs a atteint les 26millions en Europe, soit la population de la Norvège, de la Suède, du Danemark, de la Finlande et de l’Islande réunis. Quant au moral des Européens, il est au plus bas. 6 sur 10 considèrent que «le pire est à venir». Ils sont 68% à le penser chez les Français, et 78% chez les Belges, les Grecs et les Portugais.

  • 1. Le New Deal («nouvelle donne») est le nom donné par Franklin Roosevelt à la politique de relance mise en place pour limiter les effets de la crise de 1929. Ce programme social mené entre 1933 et 1938 a permis de soutenir les couches modestes de la société.

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