Danger, société sous surveillance
Faut-il avoir peur de la biométrie ?
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Les nouvelles techniques de traçage et d’identification des personnes inquiètent. Nous allons bientôt pouvoir être identifiés et suivis à distance à partir de nos caractéristiques physiques. Sans risque pour les libertés individuelles et le respect de la vie privée ? Rien n’est moins sûr.
Cela ressemble à un pari insensé entre copains en goguette, c’est pourtant une histoire vraie. A Barcelone, Rotterdam et Glasgow, quelques fidèles clients de bars branchés ont accepté de se faire implanter sous la peau une puce électronique de la taille d’un grain de riz.
VeriChip, c’est son nom, comporte un numéro d’identification à 16 chiffres. Une fois la puce greffée, le client n’a plus besoin de papiers d’identité ou de carte bancaire : grâce à un lecteur relié à un ordinateur, VeriChip fournit le nom de son « porteur » et le montant de son crédit. Une belle trouvaille pour s’amuser en toute tranquillité. Ou pour se faire fliquer !
Aux Etats-Unis, en effet, certains suggèrent de placer ce mouchard dans le corps des travailleurs immigrés saisonniers, avant même leur entrée sur le territoire, afin de contrôler leurs mouvements et de s’assurer qu’ils repartent bien dès la fin de leur contrat.
L’anecdote met en lumière les attraits mais, surtout, les dangers des nouveaux outils de traçage et d’identification des individus. Symbole de cette ambivalence : la biométrie, procédé informatique qui permet de reconnaître un individu à partir de ses seules caractéristiques physiques.
Adieu clés, badges, codes...
Son mode d’emploi est simple : on scanne l’endroit du corps choisi (empreintes digitales, contour de la main, dessin de l’iris, contour du visage, etc.) et on intègre ces données dans une puce, qui peut dès lors identifier la personne. De prime abord, la biométrie est une invention qui simplifie la vie. Adieu clés, badges ou codes pour accéder à un lieu ou à un service, notre corps peut remplacer tout cela.
Attention pourtant, l’innovation pourrait vite devenir encombrante : la biométrie ne se limite pas à un usage privé et domestique, elle intéresse aussi la police, les métiers de la surveillance, de la finance et du commerce. Nous avons tous des cartes de crédit, de fidélité pour telle ou telle enseigne, une carte d’identité et une carte Vitale, un passe pour les transports ou l’accès au bureau... Avec chaque fois un code différent. Si demain nos traits physiques deviennent ce code, il n’y en aura plus qu’un. D’où la possibilité d’interconnexions entre divers fichiers.
Dès 1973, un rapport de parlementaires américains alertait sur les risques d’un tel mécanisme : « Il sera possible, grâce à un identifiant unique, de construire une base de données sur les citoyens, composée d’extraits de dossiers éparpillés un peu partout [1]
En France aussi, des associations s’inquiètent. « Il faut avoir peur de la biométrie, assure Alain Weber, avocat, membre de la Ligue des droits de l’homme. Un fichier est créé pour une finalité précise. Celui de votre journal, par exemple, recense les lecteurs pour leur expédier Viva. Avec la biométrie, il n’y a plus d’objet défini, d’où la possibilité de dérives. »
Les craintes sont d’autant plus fortes que, déjà, pointent les tendances à utiliser un même identifiant pour plusieurs usages. Comme le numéro de Sécurité sociale. « Ce code donne des informations détaillées sur son titulaire, rappelle Meryem Marzouki, chercheuse au Cnrs et présidente du groupe Iris (Imaginons un réseau Internet solidaire). Le retrouver dans d’autres contextes permettrait de croiser nos fichiers sociaux, voire d’accéder à notre dossier fiscal. Et pourquoi pas de consulter notre contrat chez l’assureur ? Le droit à la vie privée serait-il préservé avec de telles extensions ? »
On ne peut rien cacher à Ines
Première cible des opposants à la biométrie : le projet d’une nouvelle carte d’identité appelée Ines (identité nationale électronique sécurisée).
Aujourd’hui, lorsqu’un agent vérifie l’identité d’une personne, sa seule intervention se limite à s’assurer que son nom ne figure pas dans le fichier des individus recherchés. Il n’y a pas, en effet, de support recensant l’ensemble des titulaires d’une carte d’identité.
Ines balaie ce principe. Les empreintes digitales et la photo du détenteur seront insérées dans une puce informatique intégrée à la carte, elle-même reliée à un fichier centralisé. Ce qui n’est pas anodin. Le groupe Sagem explique ainsi qu’on est désormais en mesure de capter des visages « à la volée » avec des caméras, et de les identifier.
Les puces Rfid contenues dans les cartes d’identité, lisibles sans contact, seront aussi un moyen de traçage. « Dès lors que le droit l’autorise et que la technique le permet, le danger existe que tous les gens qui manifestent finissent un jour dans un fichier de police, quels que soient les motifs de leur manifestation », alerte Alain Weber. « Avec la biométrie, mon identité devient accessible à quelqu’un d’autre à mon insu », ajoute l’anthropologue Jean-Dominique Michel.
La biométrie lave plus blanc
Une transparence absolue de la vie privée serait-elle sans conséquences pour le citoyen qui n’a rien - ou croit ne rien avoir - à cacher ? Est-ce le prix à payer pour plus de sécurité ? Et faut-il réellement s’inquiéter ? « Oui, insiste Alain Weber. Avec la biométrie, on entre dans une logique de surveillance qui transforme tous les citoyens en suspects. »
Jean-Dominique Michel y voit même les prémices du totalitarisme. « Les sociétés peuvent opter pour différentes formes d’organisation, explique-t-il. Dans l’une, on admet que la fraude et la transgression restent possibles, tout en se donnant les moyens de les repérer et de lutter contre. Un système biométrique empêchera cette simple éventualité. Vouloir éradiquer la possibilité même de la transgression relève d’une logique totalitaire. »
La biométrie va, ne l’oublions pas, autoriser la création d’un fichier général de l’état civil et la reconnaissance automatique des personnes, sans garantie sur les motivations de celui qui pourra mettre la main dessus.
« Elle nous enlève le droit de nous taire », insiste Jean-Dominique Michel. Ne pas dévoiler son nom ou changer d’identité peut bien sûr susciter un débat éthique et moral. Mais chacun peut aussi admettre que, à défaut d’être légale, la fraude à l’identité est parfois légitime. En janvier, une cérémonie officielle a célébré l’engagement des Justes durant la Seconde Guerre mondiale. Si la biométrie avait existé en 1940, le combat de ces hommes et de ces femmes pour sauver des Juifs de la déportation et de la mort aurait-il été possible ?
‹2/04/2007
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Didier Berneau
[1] *Cité dans Tous fichés, de Jacques Henno, éditions Télémaque, novembre 2005, 15,50 €.
Voir également :
Quelques petites choses à savoir
A savoir
Délit de fichier
Créé en 1998, le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) répertorie les auteurs d’infractions sexuelles et les tueurs en série à partir de leur Adn.
Le système permet bien sûr d’élucider des affaires délictueuses graves mais, ces derniers mois, les prélèvements d’Adn se multiplient sans raisons valables.
Pourquoi imposer une telle mesure à des jeunes manifestant contre le Cpe, à des militants anti-Ogm qui procèdent à des actions d’arrachage ? Le nombre de profils enregistrés est ainsi passé de 2 807 en 2003 à plus de 330 000 fin 2006. D’instrument de lutte contre la criminalité, le Fnaeg deviendrait-il un outil d’intimidation des acteurs du mouvement social ?
Figurer dans un tel fichier n’est pas sans conséquences : travailler dans la fonction publique, dans une société de sécurité ou un aéroport – en somme accéder à tout emploi nécessitant une déclaration à la préfecture – deviendrait difficile, voire impossible.
Cela pourrait aussi entraver les déplacements dans l’Union européenne, ses 27 pays membres étant appelés à mettre en commun leurs fichiers Adn.
Un contrôle scrupuleux de la Cnil
« Tous les dispositifs utilisant des données biométriques sont à risques et doivent donc faire l’objet d’une autorisation préalable », rappelle Mathias Moulin, juriste à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), autorité administrative indépendante créée en janvier 1978 et dont le champ de compétence a été élargi en août 2004 du fait de l’émergence de la biométrie.
La « croissance exponentielle » de cette nouvelle technologie n’est pas sans poser quelques problèmes d’intendance à la Cnil, qui, incapable de faire face aux demandes d’autorisation, a adopté une procédure allégée pour l’usage de données biométriques qui ne peuvent pas être captées à notre insu (exemple : le contour de la main).
La Cnil se montre en revanche pointilleuse dès qu’il est question d’utiliser des données à trace, notamment les empreintes digitales. « Nous avons peu de recul sur l’application de la biométrie, d’où la nécessité d’appliquer le principe de précaution », insiste Mathias Moulin.
Repères
La biométrie est la rencontre entre les données biologiques du corps humain et des techniques numériques. Ce mot associe le vivant (bios) à sa mesure (metron) chez l’humain.
L’Adn (acide désoxyribo- nucléique) est présent dans tous les organismes vivants. On l’isole dans la salive, le bulbe d’un cheveu, l’urine ou le sang. Il est propre à chaque individu.
L’identification par radiofréquence (en anglais radio frequency identification : Rfid) permet la communication d’informations sans contact grâce à de petites puces intelligentes, grosses comme une tête d’épingle, et à une antenne (la carte Navigo dans les transports parisiens).