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Michel bianco, père de Jérôme, mort dans un accident du travail en 2006
« Mon fils broyé dans une guerre sans nom »Mise en ligne : 2 juin 2008
Le 2 août 2006, Jérôme Bianco, qui travaillait, sans formation préalable, sans casque, sur une plate-forme aux garde-corps non adaptés, est tombé d’une hauteur de huit mètres et a été tué sur le coup. Son père, Michel Bianco, qui dénonce la banalisation des accidents du travail, a écrit à des dizaines de responsables politiques, syndicaux et mutualistes. Le 13 juin, le tribunal correctionnel de Grasse va examiner les fautes commises par les responsables des sociétés Tfn la Maintenance de Paris et Galderma, qui employaient Jérôme.
« Vous êtes en vacances depuis deux ou trois jours. L’Ardèche est belle. Vous avez fait une balade l’après-midi et, le soir, vous êtes allé au restaurant. C’est en sortant que vous vous apercevez qu’il y a un message sur le portable… Mon fils aîné est tombé d’un échafaudage alors que je commençais à savourer mes vacances. Il est mort sur le coup. Ce 2 août 2006 est irréel.
Je suis papa de quatre garçons. Dès leur naissance, mes fils, je les ai trouvés formidables. Il y a Thierry, vingt-quatre ans, Sébastien, vingt-sept ans, Pascal, trente-deux, il y a Jérôme… Jérôme, c’était l’aîné. Toujours près des autres, à l’écoute des autres, plein de vitalité, un condensé de vie à lui tout seul. Sur les photos, il irradie l’énergie ; c’est évident même sur les plus anciennes, comme celle-ci, prise lors d’une fête dans les Vosges et qui porte un autographe du chanteur Renaud. Mon bébé aux cheveux tout blonds n’avait que quelques mois.
Jérôme était employé, près de Nice, sur le site de Sophia-Antipolis pour la société Tfn, prestataire de services auprès de Galderma, filiale du groupe L’Oréal. Son parcours n’a pas été facile. En échec scolaire, il est sorti très tôt de l’école, est allé d’un petit boulot à l’autre, de mission d’intérim en mission d’intérim. En 2006, il avait commencé à se stabiliser. En avril de cette année‑là, il s’était marié. Sa femme était enceinte. Quelques jours avant l’accident, au téléphone, Jérôme m’avait annoncé qu’il allait effectuer une formation pour travailler en extérieur : le nettoyage des vitres en hauteur rapportait plus, disait‑il, que le nettoyage des bureaux.
Une chute de huit mètres
Je l’ai revu le lendemain de l’accident… Vous allez à la chambre funéraire et vous voyez votre garçon allongé sur un drap blanc. Même dans la mort il était beau, mon fils. Il avait chuté du deuxième étage, de huit mètres de haut. Il était tombé sur la tête. Mort sur le coup, m’a-t-on dit. Ses paupières étaient bleues, marquées par la violence du choc. Je n’ai jamais pu lire le rapport d’autopsie. A quoi bon ? Je peux, hélas, imaginer. Mon fils a été broyé dans une guerre qui ne dit pas son nom, une guerre non reconnue. Un représentant de l’entreprise est apparu le premier jour pour nous présenter ses condoléances. Ils allaient prendre en charge les frais des funérailles. En réalité, nous avons payé 344 euros et l’assurance de l’entreprise a remboursé 1 294 euros. Entre la mort et l’enterrement, douze jours sont passés. Ce ne fut pas le pire des moments : il y avait les formalités, j’étais dans l’action. Ensuite, il faut bien réaliser que ce n’est pas un cauchemar. Le plus dur est de commencer à essayer de vivre en se disant que votre fils est mort à jamais.
Jérôme, je l’ai dans la tête au moment où je m’y attends le moins. Pas plus tard qu’hier, je sortais d’un repas au Cercle d’Or de Venelles. Vous ne pensez à rien et c’est là où ça vous vient. Son dernier cadeau, le jour de votre anniversaire (une montre qui ne me quitte jamais), son dernier mot : « Pour un bonhomme formidable. Je t’aime, papa. » L’image fulgurante, ce coup de couteau au cœur et vous suffoquez, au bord des larmes. Vous êtes dans une peine incommensurable. Cette présence physique qui manque, c’est l’absence de mon enfant.
Seul face au silence
Une réunion du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (Chsct) de Galderma, en présence des élus de la Cfdt, s’est tenue dès le lendemain de l’accident. Le compte rendu relevait de nombreuses infractions à la sécurité, constatations corroborées par les autres enquêtes – de la gendarmerie, de la caisse régionale d’assurance-maladie, de l’inspection du travail. Jérôme n’avait passé aucune visite médicale à l’embauche ; la prétendue formation à ce poste dangereux était faite en conditions réelles sans qu’il ait été informé des risques ; les garde-corps, mal conçus, permettaient le passage d’un corps en cas de chute, ce qui s’est produit ; et, enfin, mon fils ne portait même pas de casque. Quand la gendarmerie m’a convoqué, j’ai évidemment déclaré que je me portais partie civile. Rapidement, on se sent très seul. Des mois après la mort de Jérôme, aucune décision de prise, aucune information. Une vie était passée et rien ne se passait. Le silence du mépris. A la moindre infraction, le citoyen ordinaire est pris dans les mailles de la justice. On traîne des jeunes devant un tribunal pour un vol de portable. Mais quelle justice pour les morts au travail ? Comparution immédiate, flagrant délit… en droit du travail, cela n’existe pas. Je suis un militant. J’ai toujours lutté contre l’injustice sociale : comment pourrais-je me résigner à ce que la mort de Jérôme reste impunie ?
Peu d’écho dans les médias
Depuis son décès, il y a des articles dans le journal, des faits divers qui me sautent aux yeux. Mais un accident du travail, même mortel, n’est jamais mentionné au journal télévisé, et est expédié en quelques lignes dans la presse écrite. Les articles se concluent toujours ainsi : « une enquête de gendarmerie est en cours ». Des résultats, le lecteur n’est jamais informé. J’ai remarqué également que la presse consacre – et c’est tant mieux – de la place aux suicides au travail. Mais, dans le cas des accidents du travail, rares sont les reportages qui en relatent les circonstances. Au cours des derniers mois écoulés, j’ai seulement relevé ce titre dans l’Humanité : « Il n’aurait jamais dû se trouver là » ; un autre dans Ouest-France, « L’apprenti succombe à l’accident du travail ». Dans les deux cas, les victimes étaient des jeunes de seize ans. Et le comble, qui en dit long sur l’impunité garantie aux industriels coupables, est relaté par un article de la Marseillaise consacré au procès d’une certaine Nathalie Dahan : avec son mari, en fuite, elle gérait des chantiers du bâtiment contrevenant à toutes les règles de sécurité et sur lesquels trois ouvriers avaient trouvé la mort. Le tribunal correctionnel l’a condamnée à verser 50 000 euros de caution et… l’a remise en liberté. Lui donnant ainsi tout loisir de rejoindre son mari en fuite.
Des homicides banalisés
La fatalité n’a rien à voir dans la mort de mon fils. Il s’agit d’un homicide pur et simple. Cette lenteur, cette inertie, l’impunité peut-être, non, je ne les accepte pas. On me dit qu’il y a 500 accidents du travail mortels par an, mais, moi, je refuse que la vie de mon fils se résume à un chiffre : 501. On me dit que les accidents du travail sont une banalité et, moi, je refuse que la mort de mon fils soit banalisée. J’ai enterré Jérôme, mais je ne le laisserai pas enterrer une nouvelle fois dans les statistiques.
J’ai écrit à tout le monde : aux syndicats et à ma mutuelle, pour leur demander de se porter partie civile… J’ai écrit à la ministre de la Justice, au ministre du Travail, au président de la République. J’écris au nom de Jérôme, en mon nom, au nom de ma petite-fille, qui ne connaîtra pas son père, au nom de ma belle-fille, jeune maman et déjà veuve. Mais j’écris aussi en pensant à tous les autres, les 500 des statistiques dont les familles ne savent pas comment faire pour obtenir justice ou, pire, attribuent à la fatalité et à la malchance la mort d’un être cher.
Jérôme est mort il y a vingt mois. Avant Noël, la gendarmerie a appelé pour vérifier mon adresse. J’allais être convoqué par le procureur de la République, m’a-t-on dit. Depuis, la convocation est arrivée. Le procureur de la République m’écrit : « En réponse au courrier que vous avez adressé à M. le président de la République, j’ai l’honneur de vous faire connaître que l’affaire de l’accident du travail au cours duquel votre fils Jérôme a malheureusement trouvé la mort est fixée à l’audience du tribunal correctionnel de Grasse, le 13 juin prochain. » Voici ce que je demande : que les responsables de la mort de mon fils soient nommés et condamnés au pénal, que la faute inexcusable soit reconnue et que ma belle-fille et ma petite-fille obtiennent ce à quoi elles ont droit. Je voudrais aussi que l’histoire de Jérôme, mon histoire se sachent. La mort au travail ne doit pas rester impunie. »
Maïté Pinero
P.S.
TF1 ou la loi du silence télévisuel
Lors d’un débat tenu au Festival international des programmes audiovisuels (Fipa) sur le thème de l’image et du travail, le journaliste Gilles Balbastre, auteur d’un documentaire sur la fermeture des usines Moulinex, Moulinex, la mécanique du pire, soulignait les manquements de l’information dans ce domaine. Il donnait ces chiffres, fruit d’une étude à laquelle il s’est livré sur les journaux de TF1 : en 2001, sur 10 000 reportages diffusés, 1 600 portaient sur la sécurité, 2 sur les accidents du travail. Qui tuent pourtant des centaines de salariés tous les ans. Mais, expliquait Gilles Balbastre, TF1 appartient à Bouygues. Et c’est aussi le secteur du bâtiment qui recense le plus grand nombre d’accidents.
Chiffres : moins d’accidents mortels, mais plus de maladies professionnelles
Selon la Caisse nationale d’assurance-maladie des travailleurs salariés, en 2005, 482 salariés sont morts au travail (intérimaires et travailleurs précaires en majorité). Les secteurs les plus touchés sont le bâtiment et les travaux publics, les activités de service, la métallurgie, les industries des transports, de l’énergie, du livre et de la communication. C’est aussi dans le bâtiment que l’on compte le plus grand nombre d’accidents ayant entraîné une incapacité permanente : 51 938 en 2005, soit une augmentation de 0,3 %. En revanche, le nombre d’accidents mortels diminue, conséquence des fermetures de mines, des usines sidérurgiques, textiles, et de la délocalisation de ces industries. Par ailleurs, on constate une explosion des maladies professionnelles dues à l’amiante, aux produits cancérigènes, à l’intensification du travail (troubles musculo-squelettiques et stress).