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Nouvelles dépendances : accros aux jeux vidéo

Mise en ligne : 4 juillet 2006

Ados arrimés des heures durant à leur console, jeunes ­adultes perdus dans un monde virtuel au point de s’identifier au personnage qu’ils ont créé... La dépendance aux jeux vidéo effraie l’entourage, mais reste encore exceptionnelle.



Il y a quelques mois à Paris, deux jeunes de vingt-deux et vingt-trois ans ont été internés d’office pour dépendance au jeu vidéo World of Warcraft. L’un passait vingt heures par jour dans une salle de jeux et avait perdu 17 kilos. L’autre se promenait nu dans la rue. Ils en étaient venus à se confondre avec le héros qu’ils faisaient vivre dans l’univers du jeu...

Une maladie aujourd’hui reconnue

« La dépendance au jeu sur écran est une maladie reconnue depuis peu et qui rejoint d’autres dépendances sans drogue, comme les achats compulsifs, la boulimie, explique Jean-Claude Matysiak, responsable du service d’addictologie du centre hospitalier de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne).

Quand le joueur a envie de décrocher, n’y arrive pas, en souffre, on considère qu’il est malade. Ce qui était une distraction a envahi sa vie. Mais en général, même si les joueurs ont du mal à se freiner, ils ne sont pas accros pour autant. Je tiens à le souligner, d’autant que c’est nous, psychiatres, qui en identifiant la dépendance pathologique aux jeux vidéo avons déclenché un vent de panique. »

3 à 4% des joueurs seraient dépendants

On estime que 3 à 4 % de ceux qui jouent pour de l’argent sont dépendants, la proportion pourrait être la même pour les jeux vidéo, bien qu’il n’existe aujourd’hui aucune étude chiffrée.

Mathématiquement, la diffusion toujours plus large des équipements informatiques et des connexions à Internet va entraîner une augmentation des addictions, proportionnelle à celle du nombre de joueurs, et le succès des jeux en réseau renforce la tendance. Car ces jeux en ligne ne nécessitent plus d’aller chercher au dehors l’objet de sa dépendance. Le joueur reste chez lui. S’il vit seul, sa dépendance peut passer inaperçue.

Des jours entiers à jouer

« Mon dernier patient était en fac d’informatique. Ses copains ne l’avaient pas vu depuis deux mois. Ils ont alerté les parents, les pompiers sont intervenus. Ce jeune homme ne se nourrissait plus et passait tout son temps à jouer. »

Car les jeux en réseau, comme World of Warcraft ou EverQuest, se jouent sur Internet à une échelle mondiale et aspirent le joueur dans un ­espace-temps qui n’est plus ­celui du pays où il vit. Engageant des joueurs des quatre coins du monde, le jeu progresse en permanence, et toute absence peut provoquer la chute de l’avatar du joueur, ce personnage qu’il a créé.

Une pause toutes les heures ? Pas question !

Des joueurs azimutés, Glenn, vendeur chez Micromania, un magasin spécialisé, en voit tous les jours. « Ils peuvent nous parler pendant des heures du jeu, des personnages auxquels ils s’identifient. Au départ on discute, mais après ils parlent tout seuls. »

Lui-même a un frère de dix-huit ans qu’il surveille de près : « Il fait du sport, il sort, alors je ne m’inquiète pas. » Car Glenn sait comme le jeu est captivant. La recommandation de faire une pause toutes les heures l’amuse : « Toutes les heures, c’est hors de question, quand on est dans un jeu, on peut y rester huit heures d’affilée. »

Mais (serait-ce qu’il vieillit  ?) Glenn s’inquiète de voir des joueurs de plus en plus jeunes : « Ce qui me dégoûte, c’est quand je vois des pères acheter à leur gosse de cinq ans un jeu comme Gta (Grand Theft Auto), d’une violence inouïe, interdit à la vente aux moins de 18 ans. On a beau les mettre en garde, ils nous assurent qu’ils verrouillent. On n’y peut pas grand-chose. »

Pour son fils, Yves a tout essayé

« Si j’avais été prévenu qu’il y avait danger, j’aurais agi autrement », estime Yves de Vaucresson*, qui a choisi la manière forte pour sortir son fils de dix-neuf ans des cybercafés, où il pouvait passer deux ou trois jours à jouer au jeu de rôle en ­réseau EverQuest.

Il n’a pas vu tout de suite l’engrenage dans lequel était pris son fils. « Il ne jouait pas à la maison parce que l’ordinateur est au milieu du ­séjour, mais j’ai découvert un jour qu’il n’allait plus en cours, qu’il avait séché ses examens. J’ai joué la force, la douceur, le mépris, j‘ai tout essayé, il n’avait aucune réaction. »

Antidépresseurs et thérapie

Yves de Vaucresson a pourtant su tirer parti du seul domaine qui intéressait encore son fils. « Il était passionné de concours hippiques mais le jeu avait fini par lui faire rater ses cours d’équitation, et ça, j’ai vu qu’il en souffrait. » Alors, un jour, Yves de Vaucresson embarque son fils et le confie à un ami éleveur.

Pendant huit mois, le jeune homme travaillera comme palefrenier, sans ordinateur, sans ­télévision. Aujourd’hui, il a repris ses études. Six ans après, Yves de Vaucresson ne pardonne pas aux professionnels du jeu vidéo. « Il n’y a aucune réglementation pour protéger les joueurs et les jeux sont conçus pour créer la dépendance. »

6 mois de traitement peuvent suffire

Si Blizzard, l’éditeur de World of WarCraft, a mis en place un système de contrôle parental sur son jeu, il n’est pas possible d’en imposer un aux jeunes adultes. Des joueurs dépendants, la consultation de Villeneuve-Saint-Georges en a reçu une trentaine dans l’année, jeunes hommes ou adolescents.

Dans un premier temps, le médecin travaille sur le sens que le patient donne au jeu et met en place un planning de diminution de la consommation. Un antidépresseur peut être prescrit. Ce travail sur le jeu sera complété par une psychothérapie de fond pour éviter que la dépendance ne se reporte sur un autre objet, drogue ou alcool.

« L’addiction au jeu se traite assez rapidement, souligne Jean-Claude Matysiak. Parce qu’il n’y a pas de dépendance physiologique, parce que les ­patients sont jeunes et que les parents s’en rendent compte plus rapidement que pour un jeune qui se drogue. L’ordinateur est à la maison, donc la consommation est visible. Six mois de traitement peuvent suffire. »

Garder le plaisir du jeu, ne pas le diaboliser

L’inquiétude des parents, qui les pousse à diaboliser les jeux vidéo, exaspère Marcus, testeur de jeu depuis quinze ans et journaliste spécialisé pour i.télé. Pour lui, les addictions ne font que révéler une relation dégradée entre l’ado et sa famille.

Marcus n’hésite pas à pointer du doigt le déni des parents qui se prétendent dépassés par la situation : « Ils ont des moyens de pression. Un ordinateur coûte 1 500 euros, un jeu dans les 60 euros, plus la connexion Internet... Qui paie  ? On considère les joueurs comme des attardés, alors que le chiffre d’affaires de l’industrie du jeu dépasse celui du cinéma, qu’on y crée des univers d’une imagination débordante, d’une qualité graphique exceptionnelle  ! »

En méprisant le jeu, les « adultes responsables » se coupent des jeunes et perdent leur autorité et une occasion de se retrouver. « Que les parents demandent conseil à leurs enfants et jouent en famille. Tout le monde y trouvera son compte. »

Pour ce héraut du jeu vidéo, le plaisir est avant tout d’être ensemble, de partager un bon moment, loin d’une volonté de gagner à tout prix. « Je recommande souvent Worms, un jeu plein de gags, dont les héros sont d’affreux petits vers mous. » Comme antidote à une passion envahissante  ? « J’avoue, j’évite les jeux persistants, convient Marcus, parce que je sais que j’y perdrais toute vie sociale. »

Pascale Pisani

P.S.

Attention danger jeux vidéo. E-mail : trutie@wanadoo.fr  tél. 02 28 21 59 81.

Lire aussi : Jeux vidéo : "Le jeu est une sorte de rêve éveillé et interactif"

Quels jeux ?, pour qui ?, pourquoi ?




Quel conseil donner aux parents inquiets de voir eur enfant scotché devant l’ordinateur ou la console  ?

L’avis du psy

« Je dirais surtout aux parents d’arrêter d’attendre des recettes. Ils doivent avoir confiance dans leur impression, c’est eux qui connaissent leur gamin, qui peuvent observer d’éventuelles modifications inquiétantes du comportement. S’ils sont attentifs, ils voient que leur enfant plonge, qu’il souffre, qu’il leur envoie des signaux de détresse. S’il reste de l’affection, une communication chaleureuse, même si ce n’est pas au moment où les parents l’attendent, il n’y a pas de gravité.

Aucun cas de dépendance grave au jeu n’a été constaté chez des enfants de moins de 12 ans. Pour se rassurer, on peut demander à son enfant de faire une pause, pendant les vacances par exemple, pour évaluer la place que le jeu prend dans sa vie. Cela permet à tout le monde d’y voir clair. »

L’avis du père

« Il faut agir avant que l’enfant ait 16 ans parce que alors il est possible de prendre rendez-vous pour lui. Après 16 ans, les médecins ne suivent les jeunes que s’ils sont d’accord et à cet âge ils sont tout, sauf volontaires pour se soigner. Quand son enfant va mal, ce n’est pas le moment de culpabiliser. Il faut agir avant tout, sortir le gamin de là. Après, on peut prendre le temps de voir ce qui a dysfonctionné. »

L’avis du joueur

« Les parents doivent s’intéresser à l’univers du jeu vidéo. C’est parce qu’ils n’y connaissent rien qu’ils ne savent pas comment négocier avec leurs enfants. Les parents peuvent leur enseigner à gérer leur temps, puis l’exiger. C’est plus facile d’être ferme quand on sait de quoi on parle. Il faut aussi que le jeu ne soit pas la chose la plus excitante dans la vie des gosses, car alors quelle bonne raison auraient-ils d’en sortir  ? »