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Santé

« Un très grand nombre d'examens sont inutiles », selon le Pr Didier Sicard, du Comité national d’éthique

Brigitte Bègue
Didier Sicard
© HAMILTON/REA

« Sur- et sous-médicalisation, surdiagnostics, surtraitements », c'était le thème d'un colloque organisé les 3 et 4 mai par le réseau Princeps qui rassemble des professionnels de la santé, le département de médecine générale de la faculté de médecine de Bobigny, la Société de formation à la thérapeutique du généraliste.

 

 

« Le phénomène de surmédicalisation est présent dans tout le champ de la santé. Avant, on ne s'en préoccupait pas, tout paraissait légitime. Aujourd'hui, la question se pose : est-ce que le trop, c'est mieux ? Non, le trop, c'est trop, car alors que les dépenses de santé augmentent, depuis 1954, il y a toujours sept ans d'écart entre l'espérance de vie d'un cadre et celle d'un ouvrier », affirme le Dr Jean-Claude Salomon, du groupe Princeps.

Le sujet n'est pas nouveau mais il commence à faire du bruit. En juillet 2012, une enquête de la Fédération hospitalière de France révélait, de l'aveu même des médecins, que seulement 72 % des actes médicaux étaient justifiés. Parmi le tiers qui seraient inutiles, des analyses de sang et des radios abusives, des césariennes « de confort », etc.

En avril dernier, c'était l'Académie nationale de médecine qui enfonçait le clou dans un rapport (voir article ci-dessous). Sur la sellette aussi, le dépistage organisé du cancer du sein qui a permis aux femmes de condition modeste de bénéficier d'une mammographie gratuite mais qui, selon les études, causerait 15 à 25 % de surdiagnostics sans pour autant réduire le taux de mortalité. Le dosage du Psa (un des marqueurs du cancer de la prostate) chez les hommes coûterait, quant à  lui, 500 millions d'euros à l'assurance-maladie chaque année alors que les autorités sanitaires ne le recommandent pas.

De même, « l'obésité a toujours existé, explique M. Le Barzic, psychologue clinicienne, mais ce qui est nouveau c'est le concept d'obésité comme maladie. Vous êtes obèse donc vous êtes malade, même si vous êtes en bonne santé ». Autrement dit par Marc Jamoulle, généraliste à Bruxelles : » On est passé de la maladie physiologique au risque d'être malade. » Autre interrogation, le dépistage de la trisomie 21 : en France, 87 % des femmes enceintes font le dépistage par la prise de sang contre 61 % en Angleterre et 26 % aux Pays-Bas. « La Haute Autorité de santé recommande de donner une information neutre aux femmes afin qu'elles puissent donner leur consentement à ce dépistage. Pourtant, il est devenu quasi obligatoire  », pointe la sociologue Carine Vassy.

 

INTERVIEW DU PR DIDIER SICARD,

PROFESSEUR DE MEDECINE ET PRESIDENT D'HONNEUR DU COMITE NATIONAL CONSULTATIF D'ETHIQUE

 

Y a-t-il beaucoup d'opérations, de traitements inutiles en France ?

C'est évident. Il y a en France un très grand nombre de procédures diagnostiques, d'interventions, d'explorations... inutiles. Tout le monde est d'accord, ce n'est pas un scoop. Malheureusement, personne n'a envie que ça change.

Pourriez-vous donner des exemples ?

Les coloscopies dès que les gens ont des flatulences, les arthroscopies dès que les gens ont mal au genou, les scanners dès que les gens ont mal à la tête, les échographies abdominales dès que les gens ont mal au ventre, etc. Le transfert sur des appareils au moindre symptôme est quelque chose d'extrêmement coûteux pour l'assurance-maladie et totalement inopérant.

Pourquoi en est-on arrivé là ?

Parce que les médecins ne prennent plus le temps d'examiner les malades, parce que les échographies donnent l'impression que l'on peut voir à l'intérieur. Et les médecins et la société exigent d'avoir des réponses immédiates au moindre symptôme sans attendre, avec le sentiment que toute minute perdue sans l'éclairage sur un problème est une catastrophe. On est entré dans une sorte de désordre très impressionnant de la médecine qui pense que dès qu'elle dégaine un examen, elle fait du bien alors qu'il y a un gâchis et parfois même des conséquences négatives impressionnantes. Une coloscopie, par exemple, n'est pas un examen anodin : elle génère souvent de l'angoisse chez les patients et il y a un risque de perforation...

Que faudrait-il faire pour améliorer le système ?

Il faudrait évaluer les pratiques et lorsque des études démontrent qu'une échographie dans telle indication n'a aucun intérêt, il faudrait ne pas la rembourser. Mais l'évaluation, en France, est le parent pauvre de la médecine. Ce n'est pas parce qu'un examen existe qu'il faut l'utiliser à tout bout de champ.

Les professionnels de santé sont-il prêts à cela ?

Non, ils y seraient probablement hostiles car cette activité très technique est devenue le support économique. On imagine mal un cabinet de radiologie qui accepterait que l'on diminue de 70 % les examens qu'il réalise, surtout dans un contexte où l'emploi devient précaire. Tout discernement sur l'utilité d'un examen a des conséquences dramatiques sur l'emploi, c'est une donnée économique mais ça n'a rien à voir avec la médecine.

 

AILLEURS, ÇA COMMENCE A BOUGER

Aux Etats-Unis, pour freiner la surmédicalisation, une campagne intitulée « Choisir sagement » a démarré : 26 sociétés savantes ont élaboré chacune une liste de 5 soins courants qui pourraient être évités ou, en tous cas, discutés avec le patient. Une plaquette pour chaque situation a été distribuée aux médecins. En Belgique, des experts indépendants informent les médecins qui en font la demande sur tel ou tel médicament. « Cela nous permet d'être au courant des problèmes de pharmacovigilance sans être sous la coupe des firmes », constate le Dr Marc Jamoulle. Pour améliorer les « bonnes pratiques médicales » chez nous, le groupe Princeps propose que, à l'instar de ce qui existe déjà en Suède depuis une dizaine d'années, une liste de 100 médicaments essentiels, répondant aux besoins du plus grand nombre, soit établie à laquelle les généralistes pourraient se référer. « Il serait bien qu'ils soient remboursés à 100 % », souligne le Dr Jean-Claude Salomon.

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